Pour lutter contre l’intégrisme, faut-il commencer par baisser les bras ?
Pour
lutter contre l'intégrisme, faut-il commencer par baisser les
bras ?
Réponse à l'article de Farhad Khosrokhavar «
Ce
que la burqa nous voile »
(Le Monde 1er août
09)
par Catherine Kintzler
Source : http://www.mezetulle.net/article-34508331.html le 3 août 2009
Pendant la suspension estivale des travaux de la Mission d'information parlementaire sur le port du voile intégral, une campagne "progressiste" de soutien à l'intégrisme islamiste commence à se répandre dans la presse. Après avoir minimisé le nombre de burqas en France (on s'alarme pour si peu !), elle a trouvé en l'article de Farhad Khosrokhavar "Ce que la burqa nous voile" un argument que les connaisseurs en dialectique apprécieront : l'antidote contre la burqa serait la banalisation et l'approbation du port du voile !
Une « loi sur la burqa » est-elle pensable ?
La campagne pro-burqa qui se déploie
cet été se contentait jusqu'à présent de
recourir à la minimisation. A quoi bon s'alarmer pour "367"
burqas (1) ? A supposer que le port du voile intégral soit
marginal (ce qui reste à prouver autrement qu'en sortant un
chiffre du chapeau des RG) on en reste pantois : est-ce sur le
nombre que le législateur doit décider de l'illégalité
? A ce compte, il faudrait abolir bien des délits ou
infractions au motif de leur rareté. D'ailleurs, si les
chiffres étaient à l'opposé de ceux qu'on nous
sert, la conclusion n'aurait pas manqué d'être la même
: si des dizaines de milliers de masques étaient portés
sur la voie publique, une loi qui les interdirait serait présentée
comme contraire aux moeurs établies, impopulaire et inutile.
Cette piètre argumentation vient
d'être surclassée par Farhad Khosrokhavar dans un texte
publié par Le Monde le 31 juillet (daté du
1er août) sous le titre "Ce que la loi sur la burqa nous
voile". En parlant de "loi sur la burqa", le titre
est déjà savoureux. L'auteur sait bien qu'il n'y a
aucune loi sur la burqa, et qu'il ne saurait y en avoir. La loi est
générale et si la burqa venait à être
interdite, ce ne pourrait être qu'en vertu d'une disposition
qui ne la vise pas en particulier - par exemple l'interdiction du
port du masque sur la voie publique vaudrait aussi pour une cagoule
type KKK. Mais peu importe, surtout dans un titre, de choisir le mot
vrai : il faut choisir le mot accusateur, celui qui a déjà
décidé que le législateur a des intentions
"islamophobes".
Lamentation moralisatrice sur le succès
de la loi de 2004
Cependant, la première phrase du
texte revient au réel : "La loi sur les insignes
religieux de 2004 a établi la paix dans l'école
publique". On a bien lu, la loi de 2004 est un succès.
Ce succès juridique ne peut être que moralement suspect
: "elle a totalement délégitimé le foulard
dans tout l'espace public, y compris dans la rue", regrette
l'auteur. On lui répondra que c'est faux, l'issue du procès
Truchelut l'a amplement montré : le port de signes religieux
est licite dans l'espace civil et n'est interdit que dans les
espaces participant de l'autorité publique. Farhad
Khosrokhavar ne l'ignore pas, et il précise sa pensée
en invoquant la différence entre légitimité et
légalité : légal certes, le port du voile
souffre cependant d'un discrédit social diffus, c'est ainsi
qu'il fallait comprendre le terme de "délégitimation".
Traduisons cette pleurnicherie moralisatrice
en termes vulgaires : le voile porté dans la rue se fait
parfois regarder de travers, et ce n'est pas bien. Il ne suffit pas
à Farhad Khosrokhavar que le port du voile soit légal
dans l'espace civil : il faudrait encore qu'il soit valorisé.
Il ne lui suffit pas que la loi autorise une chose en ne
l'interdisant pas : il faudrait encore que cette autorisation soit
expressément l'objet d'un discours approbateur, il faudrait
encore que la population, incitée par un discours public
bienpensant, encense ce qui est autorisé. On est en plein
ordre moral.
Sous la lamentation, l'analyse politique me
semble juste. L'un des effets de la loi de 2004 a été,
au-delà de son strict champ d'application, de stopper la
banalisation du port du voile et de transformer celles qui le
portent en militantes d'une pratique particulière de l'islam.
Que les musulmanes ne portant pas le voile puissent être
perçues comme majoritaires, banales, ordinaires, que les
"grands frères" qui les accusent de légèreté
soient à leur tour montrés du doigt, voilà
effectivement une "délégitimation"
déplaisante pour ceux qui approuvent le port du voile et qui
veulent le banaliser en le présentant comme norme. Farhad
Khosrokhavar ne se prive pas du plaisir de rappeler que, dans cette
approbation et ce voeu de normalisation, il est en bonne compagnie :
le président Obama, qui a pris une femme voilée comme
conseillère, n'a-t-il pas compris, lui, que le voile est un
phénomène religieux strictement individuel et
nullement communautaire, encore moins fondamentaliste ? - il faut
vraiment avoir mauvais esprit pour croire autre chose, et pour
refuser de "bâtir un foulard républicain"
[sic], un foulard "transformé" qui serait
"affirmation de soi plutôt que soumission au patriarcat"
[re-sic]!
La fuite des cerveaux voilés et
l'appel à une laïcité submersible
Vient alors la plainte sur la fuite des
cerveaux et des compétences. On ne sait pas ce qu'on perd en
poussant hors de France "beaucoup de femmes portant le voile",
parce qu'on rend "leur vie religieuse et professionnelle
infernale" (on se demande par quelles persécutions).
L'auteur nous apprend que ces exilées sont les plus
intelligentes, les plus diplômées et les plus riches.
Dire de celles qui sont toujours en France qu'elles sont de pauvres
idiotes serait injurieux, aussi Farhad Khosrokhavar use d'une
circonlocution plus élégante : "Celles qui sont
restées l'ont fait par manque de ressources intellectuelles
ou économiques".
Il poursuit sa lamentation : si seulement on pouvait reconnaître les mérites d'intellectuels "ambivalents" qui, comme Tariq Ramadan, savent concilier la carpe et le lapin, le fondamentalisme et l'anti-intégrisme ! Mais non, en France les musulmans en sont réduits à être soit fondamentalistes soit républicains ! Cela nous empêche de voir que la laïcité pourrait "être la figure de proue" d'un "nouveau système de valeurs" pourvu qu'elle accepte, bien entendu, de voir l'islam de l'intérieur.
Cela me fait voir en revanche clairement que Farhad Khosrokhavar est bien plus innovant qu'un militant de la "laïcité nouvelle" ou "plurielle" ou "positive" : il propose la laïcité noyée par une vision intériorisée des religions, figure de proue submersible sous un océan religeux "modernisé".
Le voile, antidote contre la burqa :
la maxime munichoise de la résistance molle à
l'intégrisme et ses variations
Ceci n'est rien à côté de
l'argument principal qui irrigue constamment l'article : pour lutter
contre la burqa, rien ne vaut le port du voile. Au fil du texte, le
raisonnement s'affine en une forme qui serait comique si elle
n'était pas effarante : pour lutter contre le port de la
burqa, il faut le tolérer, car l'interdire serait un signe
d'arrogance franchouillarde. Superbe dialectique qui, à
défaut de validité logique et de portée
politique, s'offre sous des aspects variés.
Première variation, c'est l'invention
d'un personnage rassurant : la femme voilée médiatrice
auprès de la femme en burqa. On la retrouve un peu plus loin,
déguisée en militaire résistant : "bastion
contre ce type de religiosité sectaire". L'auteur ne
doute pas que la première puisse convaincre la seconde de
quitter son masque et sa prison volontaires. Le raisonnement inverse
n'est jamais évoqué : que la burqa ou le voile
intégral puissent séduire des voilées en quête
de pureté abnégatrice et de radicalité, que la
banalisation du voile puisse "légitimer"
l'extension de phénomènes de plus en plus sectaires,
cela est exclu... et cela ne s'est jamais vu - j'ose à peine
citer le contre-exemple des pays qui ont misé sur cette
stratégie communautaire en laissant se développer une
contagion réputée devoir s'éteindre
d'elle-même. On ose à peine rappeler à Farhad
Khosrokhavar que, effrayés par les effets de cette politique
de laisser-aller, certains n'ont pas hésité récemment
aux Pays-Bas à se tourner vers l'extrême-droite ; on
préférerait qu'ils se tournent vers une solution de
laïcité franchouillarde et arrogante.
Seconde variation, c'est une figure politique
connue : la complicité des extrêmes. La "version
dure de la laïcité" rend l'hyper-fondamentalisme
plus attractif, prétend l'auteur. On aimerait savoir ce qu'il
entend par laïcité "dure" et on voudrait
rappeler encore une fois l'issue du procès Truchelut : la
laïcité ne s'oppose pas aux manifestations religieuses
dans la société civile. En revanche on comprend très
bien qu'il propose une laïcité molle, douce pour
l'intégrisme islamiste qu'il faut toujours commencer par
accueillir sans broncher en attendant qu'il disparaisse de lui-même,
aidé en cela par la bienfaisante action des médiatrices
voilées. Méthode suivie avec le succès que l'on
sait notamment par le Royaume-Uni et les Pays-Bas ; méthode
testée pendant 15 ans en France pour le port des signes
religieux à l'école publique approuvé par
Lionel Jospin en 1989, au point qu'il a fallu voter une loi en 2004
pour en stopper la prolifération.
On comprend finalement
très bien que, en proposant l'extension et l'approbation du
voile comme antidote contre la burqa, Farhad Khosrokhavar révèle
la troisième variation de son argumentation, ou plutôt
sa forme fondamentale : c'est que pour lutter contre l'intégrisme
religieux à visée politique hégémonique,
il faut l'accepter avec bienveillance et en faciliter la
propagation. On rappellera la maxime générale, de type
munichois, de cette désastreuse stratégie : pour
lutter contre un fascisme, il faut commencer par le méconnaître
et par baisser les bras - toute forme directe de résistance
relevant ici de l'arrogance franchouillarde.
Catherine
Kintzler, 2009
Notes
1
- Voir notamment l'éditorial du Monde
"La
loi et la burqa" 29
juillet 2009. La précision à une unité près
est en elle-même suspecte.