L’Allemagne et la laïcité

jeudi 7 janvier 2010
par Administrateur
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L’Allemagne et la laïcité


Pour bien comprendre ce qu’est la laïcité, il n’est pas inutile de partir d’un contre-exemple, celui d’un pays qui n’est pas laïque, l’Allemagne en l’occurrence.

Malgré les difficultés inhérentes au système allemand, on peut se faire une idée de sa situation, en tenant compte de son histoire, mais une histoire qui peut encore évoluer.


Les difficultés inhérentes au système allemand


La première difficulté est d’ordre linguistique. Le terme laïcité est intraduisible en allemand. Le terme Laïzismus indique un concept beaucoup plus vague et ne précise pas les relations entre les Églises et l'État. Il est proche du terme sécularisation, que les Allemands utilisent pour signaler la diminution de la part des Églises dans la vie publique. Mais, là aussi, il s’agit plus d’une déchristianisation implicite que de dispositions législatives explicites. Déchristianisation, du fait que pratiquement seules les religions chrétiennes, catholique et protestante, sont prises en compte et jouent un rôle dans la vie publique.


La seconde difficulté est que l’Allemagne est un État fédéral composé de 16 Länder, qui ont une large part d’autonomie avec chacun leur Constitution, leur parlement régional et leur président. Cette autonomie est particulièrement grande dans le système scolaire.


La troisième difficulté est que la réunification n’a pas totalement gommé les différences entre la partie Ouest, l’ancienne République Fédérale d’Allemagne (RFA) et la partie Est, l’ancienne République Démocratique d’Allemagne (RDA). Chacune des deux parties a conservé son état d’esprit et sans aller jusqu’à parler de conflits, une certaine incompréhension subsiste entre les deux populations. La partie Ouest est de tradition chrétienne, catholique dans le sud, en particulier dans le Bade-Wurtemberg et en Bavière, protestante dans le Nord. La population de la partie Est n’a connu que la propagande antireligieuse et athée. Il n’y avait même pas de séparation entre les Églises et l'État, puisque la religion était censée ne pas exister. Selon une étude statistique réalisée en 2002, après la réunification, 76,3% de la population sont membres d’une Église à l’Ouest contre 28,4% à l’Est. Le Concordat de 1933 entre le Saint-Siège et l'État allemand fut confirmé en 1949 et s’applique depuis la réunification à toute l’Allemagne. Mais leur autonomie permet aux Länder de le compléter par des conventions diplomatiques avec le Saint-Siège, en particulier dans le domaine scolaire.


La quatrième difficulté est que les seules religions reconnues sont celles avec lesquelles l'État a un interlocuteur unique. Ce ne sont pratiquement que le catholicisme et le protestantisme.


Un rapide historique



L’Allemagne a flirté par deux fois avec la laïcité, et l’a même devancée à la fin du XIXème siècle.


Dès 1867, Bismarck envisagea une séparation des Églises et de l'État et, plus particulièrement, une laïcisation du système scolaire. En 1874, la Prusse décréta le mariage civil obligatoire et procéda à la laïcisation de l’état civil. En 1875, elle alla jusqu’à interdire les ordres religieux excepté les ordres hospitaliers. Cette vague de fond, que l’on appelle le « Kulturkampf » («conflit culturel »), était plus due à la volonté de limiter l’influence politique de l'Église catholique qu’à des considérations idéologiques. Elle prit fin en 1878, à cause de la résistance des Églises chrétiennes et de l’influence de l’impératrice Augusta sur Guillaume Ier. Ne subsistèrent que le mariage civil, la laïcisation de l’état civil et l’interdiction de l’ordre des Jésuites, qui ne fut annulée qu’en 1917.


En 1918, l’arrivée au pouvoir des spartakistes, des socialistes et des libéraux de gauche provoqua une nouvelle vague de fond laïque. L’école fut affranchie de la tutelle des Églises et la séparation des Églises et de l'État fut déclarée. Peu de temps après, cette alliance, devant la levée de boucliers du peuple, se décomposa. En décembre 1918, les décrets anticléricaux furent supprimés, puis la coalition de Weimar, en février 1919, interdit la réitération de toute nouvelle expérience anticléricale.


En effet, la Constitution du Reich allemand du 11 août 1919, dite la Constitution de Weimar, la première Constitution démocratique appliquée dans l’histoire allemande, garantit dans son article 140, la liberté individuelle en matière de foi ainsi que le statut de droit public des Églises et des sociétés religieuses. Elle renvoie aussi aux Länder la compétence exclusive en matière scolaire, culturelle et religieuse.


Ces dispositions furent confirmées dans la Loi fondamentale (Grundgesetz) du 23 mai 1949. En effet, l'État allemand n’a plus à proprement parler de Constitution, mais une sorte de Constitution sous forme de loi, la Loi fondamentale. Son article 4 est ainsi formulé : « 1.La liberté de croyance et de conscience, et la liberté de profession de foi religieuse et philosophique sont inviolables. 2.Le libre exercice du culte est garanti. 3. Nul ne doit être astreint, contre sa conscience, au service armé en temps de guerre. » Par «philosophiques », il faut entendre les associations religieuses sans rattachement confessionnel et des «groupements de conception du monde ».

A partir de 1970, on donna à de nouveaux groupements le nom de Jugendreligionen (religions des jeunes), leurs membres ayant pour la plupart entre 15 et 25 ans. Entrent, par exemple, dans cette catégorie l’Association internationale pour la conscience de Krishna, l'Église de l’Unification (Moon), la Scientologie, les Enfants de Dieu, la Mission de la Lumière divine. Ces mouvements, qui sont reconnus par l'État, sont évidemment tenus de respecter les lois qui, entre autres, condamnent l’escroquerie et la prostitution des jeunes. La procédure d’interdictions d’une association ne s’applique pas aux groupements religieux, confessionnels ou philosophiques, sauf si leur activité est contraire au droit pénal.


La situation actuelle



Les Allemands vivent, jusqu’à maintenant, tranquillement et sereinement une situation qui scandaliserait nombre de Français. L’Allemagne ressent encore les terribles secousses de son histoire récente et recherche la stabilité par le dialogue et la pratique du compromis, dans le domaine politique et social, comme dans les autres domaines. Dans sa partie Ouest, car la population de la partie Est y est encore dans sa grande majorité réfractaire, la religion rythme la vie des villes et des villages. La Loi fondamentale, tout comme les Constitutions des Länder, fait référence à Dieu. C’est la normalité, et personne n’y trouve vraiment à redire. Les Allemands sont attachés à leurs traditions, aussi bien profanes, comme le Carnaval, dans les régions du Sud, que religieuses. Peut-être, faudrait-il parler plutôt de religiosité chrétienne avec un arrière-fond mythologique. Tout cela dans un œcuménisme accepté par tous, le même terme de Pfarrer désignant à la fois le prêtre et le pasteur. Si la religion dans l’ancienne République Fédérale d’Allemagne fut garante d’un consensus et de l’ordre social, elle fut dans l’ancienne République Démocratique Allemande cause de désordre. Les temples protestants furent des lieux de contestation politique et les pasteurs jouèrent un rôle important dans la chute du Mur.


Le modèle allemand actuel bénéficie aux Églises aussi bien catholique que protestante.


Le système scolaire fait la part belle aux Églises L’enseignement religieux est obligatoire au primaire comme au secondaire. Les élèves peuvent en être dispensés avec l’autorisation de leurs parents jusqu’à l’âge de 14 ans. et suivre à la place un cours d’éthique, comme ceux qui appartiennent à d’autres religions. Dans le Land du Bade-Wurtemberg, le cours d’éthique ne peut être choisi qu’à partir de la 4ème du secondaire. Dans les classes précédentes, le cours de religion est obligatoire pour les catholiques et les protestants. Dans le Land du Brandebourg le cours de religion est remplacé par un cours unique, qui est à la fois un cours d’histoire des religions d’éthique et d’instruction civique. De son côté, le Bade-Wurtemberg a mis sur pied pour le primaire et le collège un type d’école qu’il a appelé «l’école chrétienne commune ».

Une messe de rentrée œcuménique réunit les élèves catholiques et protestants. Les autres élèves restent à l’école sous la surveillance d’enseignants. Souvent une messe est dite lors du départ en vacances de Noël.

Les candidats à l’Abitur, le baccalauréat allemand, peuvent choisir la religion ou l’éthique, selon le cours qu’ils ont suivi, comme matière d’examen, la plupart du temps à l’oral. Dans les autres classes que la terminale, la note finale de religion ou d’éthique compte pour le passage de classe, avec cette restriction qu’un élève ne peut redoubler à cause de la seule note de religion ou d’éthique.

Les enseignants sont soit des vacataires recrutés par l’évêché et rémunérés par lui, soit des titulaires fonctionnaires de l'État Ils doivent tous posséder le diplôme d’enseignement de la religion.


L’aspect le plus choquant pour des laïques est l’impôt de l'Église, le Kirchensteuer. Seuls les catholiques et les protestants y sont assujettis. Cet impôt, qui est prélevé par les services fiscaux de l'État, est de 10% de l’impôt sur le revenu. Par exemple, si l’impôt d’un contribuable est de 4000 euros, le fisc y ajoutera automatiquement 400 euros au titre du Kirchensteuer, l’impôt de l'Église On ne peut que conseiller aux expatriés de se déclarer sans religion à leur installation en Allemagne. Les Allemands ont la possibilité d’échapper à cet impôt en déclarant en mairie qu’ils quittent l'Église et n’en sont plus membres. Dans ce cas, ils ne pourront plus avoir ni mariage ni enterrement religieux. De plus en plus d’Allemands, en particulier les jeunes, profitent de cette possibilité. La situation se complique pour les étrangers. Un Français, par exemple, qui s’est déclaré catholique lorsqu’il s’est installé en Allemagne, ne pourra pas profiter de cette possibilité de quitter l'Église allemande, puisqu’il n’y est pas entré par le baptême. Peut-on alors parler d’une religion d'État ? La question se pose, bien que la Loi fondamentale n’ait pas admis la notion de religion d'État


Les Églises bénéficient d’autres avantages. Leurs ministres du culte sont rétribués par l'État, l’échelle des salaires variant en fonction du «grade ». D’autre part, les Églises ont un rôle à jouer dans le fonctionnement de l'État Les Églises et les associations religieuses ont un statut de droit public. Elles sont membres du Conseil de l’audiovisuel. Elles participent des commissions d’éthique et, en particulier, de la bioéthique. Elles sont aussi intégrées dans le système législatif. Elles ont communication des projets de loi, et, quand ces projets ont été déposés au Parlement, elles en reçoivent une copie. Elles peuvent à ces deux stades de l’élaboration d’une loi faire leurs remarques. Elles assurent aussi une fonction de vigilance (Wachtamt), ce qui leur donne le droit de rappeler les responsables politiques à leur devoir et de dénoncer publiquement les problèmes de la collectivité.



Perspectives d’avenir


Cependant, des problèmes nouveaux apparaissent.


Sous la poussée de la jeunesse la sécularisation se poursuit, en particulier dans les Länder de l’Est. Le droit qui règle le rapport entre l'État et les institutions religieuses ne concerne que les Églises chrétiennes. D’où des interrogations à propos du calendrier des fêtes légales religieuses, de la présence de crucifix dans des lieux publics, les écoles ou les hôpitaux, des messes à l ‘école. Ces interrogations deviennent parfois des saisines de la Cour constitutionnelle qui tranche souvent en faveur des plaignants.


Le problème le plus important est posé par la montée de l ‘islam. Malgré les efforts de certains Länder et les recours juridiques déposés par les associations musulmanes, nulle part un véritable enseignement religieux islamique n’est mis en place. La construction de mosquées est souvent mal vécue par l’ensemble de la population. Le problème est qu’en Allemagne la régulation juridique des rapports entre acteurs politiques et religieux repose sur la reconnaissance par les pouvoirs publics d’un interlocuteur unique pour chaque confession, ce qu’empêche la pluralité des courants islamiques. L’institutionnalisation de l’islam ne repose donc que sur des litiges opposant des musulmans aux pouvoirs publics. Les jurisprudences qui en découlent donnent lieu à une institutionnalisation partielle et controversée de l’islam.


Sans doute est-ce pour l’instant utopique, mais il n’est pas impensable d’envisager qu’un jour l’Allemagne estime, parce qu’elle pose moins de problèmes, la laïcité préférable à la situation actuelle. Cela dépendra en grande partie de la position des institutions européennes à ce sujet et de l’importance qu’elles accorderont aux «racines chrétiennes » de l’Europe.


Alain Géraudelle



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