Autour de la notion d’humanisme
AUTOUR DE LA NOTION D’HUMANISME
La catégorie d‘humanisme est un mot valise. Cela signifie que le terme donne confusément à celui qui l’entend le sentiment de connaître le sens dudit terme. Mais quelle est la genèse de son apparition ? Quels sont les enjeux liés à ses premiers emplois ? La réponse à nos questions va nous permettre de comprendre pourquoi et comment, nous entendons mobiliser la notion d'humanisme pour réconcilier ceux qui croient chrétiennement1 au ciel et ceux qui n’y croient pas. Dit autrement, une véritable interrogation de la notion d’humanisme pourrait nous permettre de passer d’une laïcité d’indifférence à une laïcité d’intelligence… de l’autre. Explications.
Genèse de la catégorie d'humanisme
Le mot « humaniste » est plus ancien que le mot « humanisme ». Le Littré le signale dans Montaigne. Le texte se trouve dans le Livre 1 au chapitre LVI qui a pour titre Des Prières. Henri Gouhier2 a repéré cette première émergence du mot: « Qu'il se voit plus souvent cette faute que les théologiens écrivent trop humainement, que cette autre que les humanistes écrivent trop peu théologalement ».3 Ici Montaigne semble appeler « humanistes » les écrivains du « dire humain » par opposition aux théologiens qui enseignent la parole de Dieu. Si particulier que soit ici l'emploi du mot, il est pourtant lié à une distinction qui sera plus ou moins explicitement postulée par les diverses acceptions auxquelles l'histoire va l'attacher; il y a un style d'écriture et de pensée qui ne doit rien à la foi, qui est d'un autre ordre que celui de la religion, séparation ne signifiant d'ailleurs pas contradiction. En dépit de cette émergence du mot, reconnaissons-le tout de suite: « humaniste » n'est ni au XVIIème siècle, ni au XVIIIème, un mot d'usage courant. C'est peut-être pourquoi le terme complémentaire « humanisme » arrive si tard. Il n'est pas dans l'édition de 1877 du Littré ; il apparaît dans le supplément de 1882 avec des citations tirées d'articles de revue récents. Pourtant il a été crée en 1765 pour signifier « l'amour général de l'humanité ».4 Ce sens sentimental s'est vite perdu et le mot ne réapparût que vers 1875 (cette fois, avec les deux significations que le Littré consigne aussitôt). La première acception du terme est socio-historique: les humanistes c'est l'ensemble des amateurs et des savants qui s'adonnent à la recherche, à l'examen des œuvres grecques et latines; cette définition sociologique est en réalité très liée à la renaissance des lettres de l'antiquité grecque et romaine5; l'humanisme apparaît donc ici comme l'œuvre des humanistes. (On relève ici que si le mot humanista désigne dans l'argot universitaire du seizième siècle, le savant serviteur des langues et littérature antiques, Erasme figure de premier plan de l'humanisme, n'utilisait jamais ce terme); l'œuvre des humanistes est d'abord d'ordre philologique; le moyen-âge avait laissé se perdre une grande partie du legs littéraire de l'antiquité; l'œuvre des humanistes est d'abord d'ordre philologique ; il s'agissait alors de retrouver et de rassembler tout ce qui en restait ; il fallait rechercher les manuscrits égarés dans les greniers des monastères, rétablir les textes altérés par des copistes ignorants, les interpréter, les publier et les traduire. Pétrarque, Marsile Ficin en Italie, Erasme dans l'Europe du nord, Lefèvre d'Etaples, Henri Estienne, Guillaume Budé, Amyot en France furent, pour en ce lieu ne citer qu'eux, les grands artisans de ce travail de diffusion et de restitution. On relève ici que sans l'invention de la typographie (1540) qui permet de multiplier la circulation des livres, il n'y aurait pas eu il la culture des humanités, cette quête de la connaissance sous toutes ses formes. L'œuvre humaniste possède ensuite une dimension pédagogique ; les humanistes furent en effet les promoteurs d'une révolution pédagogique; au prix d'une bataille difficilement gagnées, ils parvinrent à faire prévaloir sur les stériles exercices de la scolastique, l'étude des grandes œuvres latines et grecques dans leurs textes authentiques les litterae humaniores ou humanités (grammaire, rhétorique, poésie, histoire). Voilà éclairé le premier sens (du point de vue socio-historique les humanistes c'est l'ensemble des amateurs et des savants qui s'adonnent à la recherche, à l'examen des œuvres grecques et latines ; cette définition sociologique est donc intimement liée à la renaissance des lettres de l'antiquité grecque et romaine) que le Littré donne au mot humanisme ; passons au second. Celui-là est clairement philosophique : le dictionnaire présente en effet l'humanisme comme une théorie qui rattache les développements historiques de l'humanité à l'humanité elle-même, autrement dit, selon laquelle l'histoire de l’humanité s'explique par l'homme sans recours à une puissance transcendante. Cette seconde définition exige un commentaire.
Approfondissement de la notion et émergence de la notion d’humanisme libertin
L'humanisme affirme que c'est par l'érudition (du verbe latin erudio) qui signifie dégrossir, rendre moins grossier, former, façonner) que l'homme s'accomplira pleinement en tant qu'homme. Pline l'ancien raconte un de ces prodiges de la nature qui suscite l'admiration des hommes et les incitent à l'imitation ; les oursons dit cet illustre savant de l'antiquité, naissent à demi formés. L'ourse, leur mère, les lèche jusqu'à achever leur modelage et parfaire leur forme; tel est en réalité la tâche que l'humanisme assigne à l'érudition et à la sagesse qui lui est inhérente. (Humanus en latin signifie d'ailleurs homme policé, civilisé, bienveillant). Rendre l'homme meilleur, plus juste, célébrer les noces de la vertu et de l'érudition, voilà donc le but ultime de l'humanisme. Augustin Renaudet ne dit rien d'autre sous sa plume, nous trouvons: « le terme humaniste a désigné d'abord le grammairien lettré dont la patience restaurait l'interprétation des textes anciens... » mais la suite découvre le mobile : textes « auxquels on attribuait la vertu de rendre les hommes plus humains ».6 En ce lieu de notre enquête une remarque décisive s'impose ; l'humanisme ainsi interprété postule une foi dans les ressources de la nature humaine ; il pense que l'homme, par les seules forces qui le font homme (raison, volonté, éducation) peut s'accomplir pleinement en tant qu'homme c'est à dire atteindre le Souverain bien, union de la vertu et du bonheur. Pour montrer que la nature se suffit on disserte sur la vertu des païens qui furent si grands sans connaître l'Evangile et Socrate devient une sorte de symbole de la vérité plénière humaine, de ce que peut être l'homme par les seules forces de son humanité. L'humanisme dérive en ce sens du mot « humanitas» qui renvoie en latin à l'idée que l'homme se fait de son total accomplissement.L’humanisme libertin constitue un bel exemple de l’humanisme ainsi interprétée.
L’histoire de cet humanisme est bien connu7 ; rappelons simplement ici qu’au XVI° siècle libertin signifie seulement « qui ne s’assujettit ni aux croyances, ni aux pratiques de la religion » sens qui n’implique pas, quoiqu’il s’en accommode fort bien, le libertinage selon l’acception aujourd’hui banale : « dérèglement par rapport à la moralité entre les deux sexes. ». Le mot couvre ainsi trois familles d’esprit : les athées, les déistes, les sceptiques8. Entre elles, « toutes les nuances sont possibles » et les « transitions parfois difficiles à marquer » (voir encadré de fin de chapitre). On peut toutefois sommairement distinguer deux sortes de libertins : les mondains (ou honnêtes hommes) à qui s’adressent en réalité l’Apologie et les érudits, gens de lettres comme Gabriel Naudé ou La Mothe le Vayer qui fréquentent les bibliothèques et les cercles savants9. Ce courant fait revivre les doctrines et le sagesses de l’antiquité telles qu’elles étaient enseignées avant le christianisme. Pomponazzi retrouve ainsi Aristote, Giordano Bruno se met à l’école de Platon et de Plotin ; Telesio fait revivre l’animisme stoïcien. Le médecin Guy de la Brosse se nommait volontiers « pourceau d’Epicure »L’esprit critique de ces grands connaisseurs de l’histoire et de la philosophie s’exerce contre les dogmes chrétiens de l’Incarnation, de la Trinité et de l’Eucharistie et certains n’hésitent pas à mettre en doute le concept chrétien de création. Sur ce point H. Gouhier écrit : « Oratius Tibero rappelle par exemple, que l’Aristote véritable et non l’Aristote baptisé par saint -Thomas dans son traité sur la divinité, que le Stagirite croyait à l’éternité du monde et que Platon lui-même supposait « une matière éternelle à Dieu ». Cette matière éternelle, nul besoin d’un démiurge pour l’organiser dans le De natura Rerum, selon Savinien de Cyrano Sieur de Bergerac ; pour lui les atomes de Démocrite et de Lucrèce arrivent à former un cosmos »10. ils dénoncent également dans la religion une invention des politiques pour soumettre le peuple ; Jean Bodin qui fut le premier érudit de l’histoire à s’insurger contre l’esclavage, eut bien avant le siècle des lumières, l’idée d’une monarchie forte mais tempérée par des parlementaires (la méthode de l’histoire, 1566) ; il disserta par ailleurs sur le déisme (heptaplomeres, 1581) et montra dans ses six livres (1576) sur la République que si le prince peut abuser de son pouvoir, sa tyrannie ne peut rien contre la volonté individuelle de ses courtisans . Dans toutes ces conjectures, l'humanisme s'offre alors au sens fort comme une réflexion sur l'humanitas (vérité plénière) de l'homme ; cette pensée émanant à la renaissance des humanistas (savants férus de littératures antiques - sens faible du mot humaniste) s'est dépliée entre autres dans les litterae humanories. Le mot français «humanisme » dérivé de l'allemand humanismus, qu'en ce lieu nous ne critiquerons pas, recouvre en réalité tout ce que suggère ces différentes expressions latines. Que le libertin se réclame d’Aristote, d’Epicure , de Sénèque ou de Pyrrhon, il envisage toujours une sagesse fondée sur l’idée de nature, sagesse que l’homme peut acquérir sans secours surnaturel11. Cette acception nous conduit-elle comme le Littré le suggère qu'il faille, lorsque nous utilisons la catégorie d'humanisme, donner congé au christianisme ? Rien n'est moins sûr. Et ce pour une raison majeure : l'expression d'humanisme chrétien existe. Henri Bremond12 fût le premier à l'utiliser. Quelles sont donc les expériences intellectuelles qui définissent son sens et légitiment son existence ?
L’humanisme chrétien
Le Littré, instruit par certaines expériences intellectuelles, frappe la relation humanisme / christianisme du sceau de l'opposition ; cela signifie qu'il limite l'humanisme à une sorte de néo-paganisme plus ou moins hostile au christianisme. Or, il faut le dire sans détour : maintenir les deux termes dans ce seul rapport est court. Et ce pour une double raison socio-historique. Primo il y eut au XVIe et au XVIIe siècle des personnes qui se vouèrent au travail philologique de restauration; ils n'en étaient pas pour autant moins chrétiens. En d'autres termes, il y eût aux XVIe et XVIIe siècle des humanistes qui furent aussi des chrétiens ; en témoignent, entre autres exemples, la vie et l'œuvre d'Amyot, traducteur de Plutarque, de Marcil Ficin, premier grand traducteur de Platon et d'Erasme qui fût sollicité par Budé pour enseigner au collège de France ; mais il y a plus profond.
L'humanisme apparaît donc ici comme une foi témoignant d'un optimisme dans les capacités naturelles de l'homme ; mieux même : il apparaît en ce sens comme une glorification de la nature humaine qui possède par le fait même une valeur incontestable. Si dans sa version exclusive (délestée d'un rapport avec la transcendance) il propose une sagesse pouvant concurrencer le christianisme, il n'en reste pas moins une réflexion sur la question nucléaire de la dignité de l'homme, de sa vérité plénière, de sa grandeur ultime. Or il faut le dire sans détour : la question de l'humanitas (vérité plénière de l'homme) qui commande tout le projet humaniste se trouve radicalement élaborée par des penseurs chrétiens. C'est en effet Pic de la Mirandole, grand connaisseur de Plotin (qui fut donc humanista, puisqu'il étudia les litterae humanories) dans le texte intitulé (Oratio de dignitate hominis, 1486) qui, avec Pétrarque a pensé avec le plus de vigueur conceptuelle « l'essence » de l'homme dans sa noblesse intrinsèque. Le sens de cette dernière information est qu'en réalité, la rigueur philosophique nous interdit d'établir une frontière tracée définitivement entre nos deux notions. Notre mobilisation de quelques notions empruntées à l'anthropologie théologique va militer dans le sens de notre hypothèse. En régime chrétien, nous sommes en effet en présence d'un humanisme lorsque l'anthropologie théologique découvre une nature humaine relativement bonne, c'est-à-dire un homme post-lapsaire qui malgré la chute d'Adam peut quelque chose par les seules forces qui le font homme, la raison et la volonté notamment. Chez saint Thomas où nous trouvons l'humanisme chrétien sous sa forme la plus pure, l'esprit humain peut par exemple sans le secours de la révélation instaurer des lois justes ou démontrer par la raison l'existence de Dieu.13 Ce dernier point signifie que la volonté éclairée par la raison est capable sans la grâce, d'atteindre son bien14, ce qui est la définition même de la vertu bref que la nature humaine possède de la valeur fût-elle relative. Le christianisme ainsi interprété postule bien une foi témoignant d'un optimisme dans les capacités naturelles de l'homme ; en ce sens, et parce qu'il est aussi une réflexion sur l'humanitas de l'homme, il est bel et bien humaniste. Si l'on ajoute que la démarche d'ensemble du nouveau testament consiste à proposer à l'homme une « participation à la nature divine » (voir par exemple deuxième Epître de Pierre 2,1,4) et avec saint Thomas que la grâce « loin de supprimer la nature (déchue de l'homme) l'élève »15 ou avec Irénée que « la gloire de Dieu c'est l'homme vivant, et la vie de l'homme c'est la vision de Dieu » (Adv haer, IV 20, 7) comment ne pas donner de l'humanisme une définition telle qu'un tel christianisme n'en puisse être exclu ? Comment en effet mieux glorifier la « nature » humaine qu'en lui assignant pour fin cette espèce de « déification» qu'est la participation par la grâce à la vie divine et qui en réalité résume le thème de tout « humanisme chrétien ».
Certes il y a eu et il y aura toujours un humanisme qui se présente comme une espèce de néo-paganisme, indifférent ou hostile au judéo-christianisme (« humanisme exclusif » selon l'expression de Jacques Maritain et telle est l'acception du Littré). Il eut été certainement plus simple de lui laisser le monopole du mot; mais dans ces questions d'étiquette, l'usage est souverain: il faut donc bien s'accommoder de l'expression humanisme chrétien (« humanisme intégral » selon Maritain) puisqu'en régime thomiste par exemple, l'humanisme (cette glorification de la nature humaine commandée par une foi dans les ressources naturelles de l'homme) apparaît consubstantiel au christianisme. Cette conviction a été celle de philosophes comme Bremond déjà citée, mais aussi celle de Gilson, (cf. Héloise et Abelard, Paris, Vrin, 1938, pp 183-245 ou Le thomisme introduction à la philosophie de saint Thomas, Paris, Vrin, 1965, pp 325-328) Jacques Maritain (Humanisme intégral, Paris, Aubier, p10) ou Henri de Lubac (Le drame de l'humanisme athée, Paris, Cerf, 7e éd, 1983) qui se sont offerts comme les grands promoteurs de l'humanisme chrétien.
Ouverture
Si l'on suit le Littré, l'humanisme est un mouvement qui se pose en s'opposant au christianisme ; mais si nous scrutons davantage la notion nous parvenons à rétablir la liaison entre humanisme et christianisme d'une part et à formuler une définition claire de la notion: celle-ci s'offre alors comme une réflexion sur l'humanitas (vérité plénière de l'homme) postulant une foi dans les ressources naturelles de l'homme. Dès lors la thèse d’un humanisme pouvant réconcilier ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas peut et doit être entendue. Comment ? En comprenant que l’humanisme libertin comme l’humanisme chrétien affirme que la seule perfection de l’homme réside dans sa perfectibilité, bref que l’homme est un projet toujours inachevé, un pro-jet toujours et encore destiné à mieux se rapporter à lui-même , aux autres et au monde. Dans ces perspectives, des chantiers portant sur l’anthropologie philosophique, les sciences de l’éducation ou de la transmission, la philosophie des religions, les nouvelles formes de spiritualités, et les différents visages de la spiritualité pourraient réunir des hommes de bonne volonté soucieux de passer d’une laïcité d’indifférence à une laïcité d’intelligence de… l’autre. N’est ce pas au fond l’un des objectifs que s’assigne l’observatoire de la laïcité ?
Jean-Louis Bischoff
Docteur en philosophie (E.P.H.E-Sorbonne)
Professeur au Centre Universitaire Catholique de Bourgogne.
1Notre papier ne prendra pas en charge l’humanisme judaïque ou l’humanisme coranique ; nous nous concentrerons du fait de l’ horizon d’apparition des termes humaniste et humanisme sur le seul dialogue entre l’humanisme chrétien ou plutôt judéo-chrétien et l’humanisme relevant originellement du libertinage érudit (déisme, panthéisme, théisme athéisme). Cela ne signifie naturellement pas que nous pensons qu’une certaine forme de judaïsme ou d’islam ne soit pas des humanismes ; cela veut simplement dire que l’angle que nous avons choisi portera sur le seul lien entre l’humanisme judéo-chrétien et l’humanisme relevant du libertinage érudit, terme que nous définirons en temps voulu.
2Henri Gouhier, L'Anti-humanisme au XVIIème siècle, Vrin, Paris, 1987, p 15.
3Essais, éd. Villey, p23, Paris, PUF, 1924.
4F. Brunet, Histoire de la langue française des origines à nos jours, T. VI, le XVIIème siècle, 1ère partie, réed. de 1966, p. 119.
5Au 17e siècle, ce sens « sociologique » se combine avec un sens pédagogique inclus dans les litterae humaniores, les humanités. Celles-ci représentent une rubrique scolaire couvrant grammaire, rhétorique, poésie, et histoire (les trois dernières disciplines sont liées à une étude des auteurs anciens puisque la langue des humanités est le latin, il arrive donc que les humanistes soient ceux qui aient étudié ou enseigné les humanités.
6Op. cit. p. 8
7Voir par exemple René Pintard , le libertinage érudit dans la première moitié du XVIIème siècle, Boivin 2 Vol 1943
8Globalement, on peut dire que Pascal associe le stoïcien au déiste, l’épicurien à l’athée ; le « libertin honnête homme » à laquelle s’adresse l’Apologie élève quant à lui une morale épicurienne sur un fond de philosophie sceptique ; pour une excellent introduction à la définition pascalienne de l’honnête homme, nous renvoyons aux pages 105-137 des Pensées de Pascal (Jean Mesnard)
9On voit volontiers l’origine de cette tradition en Italie dans l’école de Padoue dont le nom de Pietro Pomponazzi reste le symbole (voir par exemple , La philosophie de Pomponazzi, Paris, Vrin 1986. Si le projet pascalien vise plus le libertinage mondain que le libertinage érudit , on peut néanmoins penser qu’il attaque au moins obliquement le premier dans l’influence qu’il a pu exercer sur l’honnête homme.
10L’anti-Humanisme au XVIIème siècle p 27.
11DEISME, THEISME, ATHEISME ET PANTHEISME
L’alliance de l’Eglise et de l’état ne favorise pas la liberté d’expression ; le déisme est parfois un scepticisme déguisé et la prudence plus que la tartufferie, explique pourquoi l’incrédulité n’exclut pas forcément le respect des formes extérieures de la religion. En fait à la renaissance comme à l’âge classique, les athées ne se vantent pas de leur athéisme ; pour exemple on ne connaît toujours pas aujourd’hui le nom de l’auteur de l’ouvrage intitulé l’Antibigôt. Délicate est en réalité, la question du vocabulaire devant nous permettre de cerner l’hostilité au christianisme :prenons trois exemples.
Une des premières occurrences du terme déiste apparaît chez le protestant Pierre Viret en 1563 pour désigner des adversaires qui ne sont pas athées puisqu’ils reconnaissent un Dieu créateur ; ils ne sont toutefois pas chrétiens puisqu’ils n’admettent pas la révélation de la religion chrétienne. Le déiste au XVIème comme au XVIIème siècle c’est d’abord celui qui nie la providence et l’immortalité de l’âme ; en cela il se distingue du théiste ; mais ajoutons tout de suite que la distinction entre déiste et théiste n’apparaîtra clairement qu’au XVIIIème siècle sous la plume de Diderot (Suite de l’Apologie de M. l’Abbé de Prades, 1752) : le théiste est celui qui est convaincu de l’existence de Dieu, de la réalité du bien et du mal moral, de l’immortalité de l’âme...Il attend pour admettre la révélation qu’on la lui démontre ; cette révélation, il ne l’accorde ni ne la nie. En d’autres mots, le Théisme ainsi interprété noue des liens avec un scepticisme bienveillant ; Le déiste s’il s’accorde avec le théiste sur l’existence de Dieu et la réalité du Bien et du mal moral, doute de l’immortalité de l’âme et nie la révélation ; en cela il serait dans sa négation radicale de la révélation plus proche de l’athéisme, sans pour autant être athée dans la mesure où il reconnaît l’existence de Dieu. Voltaire et Rousseau par exemple, ne cesseront de s’affirmer théistes. (voir sur ce point La religion naturelle, J Lagrée, paris, PUF, 1991 pp 63 -91.
Le vocabulaire des pourfendeurs de l’athéisme de l’époque atteste également de la difficulté à envisager précisément la nature de l’opposition au christianisme ; le P Mersenne (L’impiété des déistes, paris 1624) qualifie par exemple un Pierre Charron là de déiste, la d’athée. (cf R Pintard pp 415-416) En réalité dans le cas d’un Charron ou d’un Gassendi, il ne faut pas trop vite méconnaître la sincérité d’une espèce de fidéisme au delà des limites de la raison.
L’autre difficulté concerne le panthéisme ; à l’époque le terme n’existe pas ; il sera inventé seulement au 18ème siècle par Fay (1709 ; Toland pour sa part avait en 17O5 forgé la notion de panthéiste) ; Garasse, ne distingue pas une catégorie d’impies appelés panthéistes ; la polémique les confond avec les athées. On peut cependant penser que le retour du platonisme et du stoïcisme entretiennent un panthéisme diffus, état d’âme plutôt que système, thème poétique autant que notion métaphysique ; le titre d’un ouvrage de Vanini en donne le ton : Nature, Reine et Déesse des mortels. (Paris 1616 ; cf Emile Namer, La vie et l’œuvre de J.C Vanini, Prince des libertins, mort à Toulouse sur le bûcher en 1619, Adriatica éditrice, Paris 1965) ; relevons également ici que les positions de Bruno lui aussi, victimes des bûchers du Saint - office noue des liens de proximité avec le panthéisme.
12H. Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France depuis la fin des guerres de religion jusqu'à nos jours, Bloud et Gay, 1961, p. 923, voir TI, « L'humanisme dévot ». Et encadré en fin d’introduction.
13La signification historique du thomisme dans Etudes de philosophie médiévale, Strasbourg, publication de la Faculté des Lettres, 1921, p. 112-114. Cf . Somme Théologique, 1, quaest II, art. 2.
14Voir par exemple sur ce point Etienne Gilson, Le thomisme, Introduction à la philosophie de saint Thomas, Paris, Vrin, 6ème éd, 1965, p. 325-328.
15ST (l, q.2, a 2, ad 1). Comment mieux glorifier la nature humaine qu'en lui assignant pour fin cette espèce de « déification » qu’est la participation par la grâce à la vie divine. Voilà résumé le thème général de tout humanisme chrétien, à commencer par celui de saint Thomas. Il y a un homme naturel, avec des dons simplement humains, que la chute a blessé mais non corrompu, ni rendu incapable de tout bien (la nature humaine possède alors une valeur relative).
